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Sculpteur Stéphane Fradet-Mounier

 

La sculpture chez Fradet-Mounier entraîne une expérience du visible que la plupart des travaux de ses confrères sont inaptes à saisir.  Elle n’est plus un lieu fermé et compacte. De l’air y passe. Elle évoque pourtant une solidité.  Mais emprunter  un tel chemin revient à prendre la part du risque, de renoncer aux formes prévisibles en un développement et un renversement des coordonnées spatiales. Emerge la sensation du lieu.  Les sculptures deviennent objet d’aimantation et de propulsion. Par  ses forgeries et ses ponçages l’artiste crée ce que  Didi-Hubermann nomme un « aître » : à savoir non pas ce dans quoi nous habitons mais ce qui nous habite et nous incorpore.  L’épaisseur est ténue mais tient. Sculptures et tableaux-sculptures restent complexes et méticuleuses en des équilibres et des déséquilibres. Chaises ou échelles (par exemple) sorte de leur aspect utilitaire sans pour autant se réduire à un symbole.


Sous leur diversité de formes surgit une unité de motif plus que figurative. L’œuvre peut donc être considérée comme une suite de  variations sur un même thème en des digressions de composition, des modulations de la matière. Indépendantes les unes des  autres, les pièces jouent sur le conflit du vide et de plein, de l’ouverture et de la béance. Chaque fois la "même" oeuvre est donc remise " à zéro "  afin d’atteindre un point d’impossible absolu qu'il convient de serrer de plus près. Et d’une pièce à l’autre l’œuvre engage  la totalité du  projet artistique. La parenté entre elles invite à voir chacune d’elle comme un morceau d'un « puzzle » (dont l’artiste offre une figuration dans l’une de ses pièces)  ou une version diffractée et incomplète d’un Idéal.
Surgit une dilution de l’effet  de surface et de ses qualités de compacité. Le lambeau, le fragment créent des minces traversées  qui déchirent la masse mais et créent une obombration très atmosphérique. Il ne s’agit plus de plénitude : nous sommes transportées dans le royaume des passages dans un développement qui joue avec le chromatisme.


L’artiste connaît autant la perfidie de la justesse, l'illusion du bien montrer que le mortel danger de l'authentique. Dès lors arrachant la sculpture à son habituelle sacralisation il la livre à une suite de perforations, d'aérations, de déplacements. Le créateur touche le fond du réel à travers la matière découpée mais aussi par un thème central que nous nommerons aérien. Cette manière de figurer éveille l'idée d'une présence impalpable, manquante mais dont l’ « idée » est suggérée. Les sinuosités des lignes ou leurs élancements verticaux comme leurs déplacements horizontaux deviennent l’enjeu d’une vie intense au sein même de la fixation et des contraintes imposées à la matière qui ne cessent de rappeler la lutte de l'être comme celle de l’artiste.
Jean-Paul Gavard-Perret